Nous y voici.
voici le moment où l'expérience est finie.
voici le moment ou soudainement tout ce qui s'est passé donne une impression d'irréel.
Le Cambodge était-il une parenthèse? quelque chose qu'on peut supprimer sans ôter du sens au reste?
j'ai posé mes valises dans l'appartement Parisien du 23 rue du temple. et comme dans un mausolée sacré, comme dans un écomusée, le temps paraît figé. Vestiges de repas, plantes fraîchement arrosées, vêtements rangés, quelques CD sortis, bureau en pagaille. On dirait que je suis juste partie pour acheter Libé, et c'est tout juste si je n'ai pas de la vaisselle sale qui attend dans l'évier.
momo et cathy ont pris soin des lieux.
pourtant je ne crois pas avoir rêvé.
Lundi j'ai dîné avec Eva dans le nouvel appartement loué par nos petits chouchous d'étudiants. nous nous prenions les mains pour nous dire adieu, moment rare mais si précieux. je leur avouais que j'étais un peu amoureuse d'eux tous et qu'ils m'avaient appris plus de choses qu'ils ne pouvaient croire. Eux me remerciaient pour les avoir traité en petits frères souvenirs à l'appui:
"thank you helou, i will always remember the day i was sick and you gave me medecines, and the day you told me: if you do it one more time, you will sleep outside"...
et dire qu'il paraît que j'étais stricte...
Mardi j'organisais ma surprise partie chez Estelle avant mon départ. Courses éperdues à moto dans Phnom Penh, pour acheter des rouleaux de printemps au marché Olympique, pour faire le plein de bières, cuire les gâteaux chez les MEP et me changer en revêtant le magnifique Pyjama rose à nounours que m'avait offert Sokka pour accueillir mes invités.
j'ai passé ma dernière nuit sur une natte entre les bras de vanna, dont je vous ai peu parlé mais qui est une vendeuse khmère.
Les amitiés khmères sont tellement tendres. Rester toute la nuit à mes ôtés était un joli cadeau qu'elle me faisait.
Mercredi je bouclais ma valise en vitesse sous le regard ému de Sabrina. le père franco venait me serrer une dernière fois la pince, et je prenais une dernière fois la moto pour emmener Sabrina au Psar Tauch à une réunion des dames du comité de solidarité, pour régler le problème d'une filleule introuvable. Miracle je retrouve la grenouille de bénitier qui me l'a présentée. Sabrina est aussitôt embarquée sur sa première visite à domicile, seule. La mission de coordo est passée entre ses mains. Avant de rattrapper la dame qui l'emmène nous échangeons nos derniers mots dans un confus magma de mots:
"Merci, Bonne chance, oui bonne chance, merci à toi, bon courage, oui oui, au revoir, amuse toi bien rentre bien... oui oui, allez j'y vais"
je rentre en motodop au bureau, renouvelle les déchirants adieux. je ne peux même pas vraiment dire au revoir à Eva qui est sur le terrain en train de passer son flambeau à Elodie. que c'est bizarre de partir comme ça... comme une ingrate.
départ de Phnom Penh sous la pluie. J'ai voulu être seule pour me sentir partir, ne pas passer à côté de ce moment solennel où l'on referme la porte d'une année aussi particulière.
Dans ce départ, c'est surtout la culpabilité qui m'a le plus taraudée. pas la nostalgie de l'année passée, pas la joie de rentrer au pays, pas l'angoisse de retrouver le rythme parisien. La culpabilité.
Tous les regards disent:
"oui on t'aimais bien, oui c'était sympa de travailler ensemble et on commençait à faire du bon boulot et à bien s'entendre... mais finalement toi aussi tu ne fais que passer. tu restes assez longtemps pour qu'on adopte tes règles du jeu, on s'y plie et tu t'en vas."
Alors à ceux qui me demandent comment je vis ce retour, s'excusant de poser ce qu'ils croient être une plate question, je réponds un peu pensive: "je suis contente mais je me sens coupable".
A l'aéroport, j'ai glissé le dernier tirage du "Cambodge Soir" dans mon sac pour garder un repère daté de cette fin.
quelques heures en plus et en moins plus tard, je foule le sol parisien.
je change... ou plutot je brade mes dollars pour quelques euros.
je m'engouffre dans un taxi...
"pardon monsieur, je vais à saint lazare... mais... euh... vous ne seriez pas Cambodgien par hasard?"
je repense à Eva lors du déjeuner à la Marmite, un resto français, où nous avions invité Chanroeurn, étudiant en droit resté seul à Phnom Penh pendant les vacances pour passer les examens d'intégreation de la section française de sa fac.
"non, Chanroeurn, les étudiants qui ont de la famille en France ne sont pas mieux que toi. tu sais, ils friment en disant qu'ils ont de la famille en France, mais leurs oncles ne sont généralement pas ministres. en fait ils sont souvent chauffeur de taxi..."
mon chauffeur de taxi n'a de cambodgien que la figure. il grommelle contre les couloirs Bus, les bouchons et les camions qui déchargent dans la rue d'Amsterdam comme un bon vieux parisien.
bienvenu à Paris. le flegme cambodgien n'est plus qu'un mythe lointain.
Rue St Lazare, je tombe entre les bras du plus beau, du plus cher, du plus précieux: Papy.
qu'est ce qu'il m'a manqué, le vache!
Papy n'a pas changé.
je suis contente de partager mon premier petit déj' parisien avec lui, même s'il me sort du thé Lipton insipide, et des croissants Pasquiers sortis d'un sachet industriel en guise de collation.
Il n'a pas changé. tant mieux.
Le deuxième chauffeur de taxi est aussi cambodgien. C'est papy qui me l'amène en bas de l'immeuble et quand il sort de la voiture, il est mort de rire, parce que décidément, le Cambodge s'invite dans ce retour en France.
En bas de mon immeuble c'est Audrey qui m'attend pour m'aider à monter mes valises.
la journée sera comme ça. cris de joie, étreintes, cris de joie, étreintes...
Dans la rue, finalement, ce qui surprend, ce n'est pas la richesse, ce n'est pas la propreté, ou même le fait de pouvoir marcher sur un trottoir, mais plusieurs fois je me suis entendue penser: "qu'on est vieux en France" ou "qu'est ce qu'il y a comme pépés à Paris"...
au supermarché G20, j'ai eu une grande émotion en me perdant entre les rayons pour choisir mes repas maison. et puis j'ai eu une petite déception aussi, parce qu'ici, quand on achète un pack de rouleaux de PQ, on n'a pas de cuillère en cadeau.
je me suis aussi dit que la misère d'une ville comme Paris était finalement presque plus dure que celle de Phnom Penh ou de Kdolleu. Au moins au Cambodge, les pauvres ne sont pas transparents pour le passant, ils ne sont pas "exclus" comme ici.
En fait c'est très facile de redevenir parisienne. très facile de remettre des bottes, une écharpe et un imperméable, de glisser son pass navigo sur les bornes de vélib', et de payer son café 2 euros 40.
c'est même un peu trop facile.
Voilà. ce blog touche à sa fin et il a un peu vocation à donner une épilogue à cette année.
bien des fois je me suis dit "oh ça, je dois absolument en parler dans le blog" et cette idée géniale s'est perdue dans les limbes de l'action, bien des fois je me suis dit " quel dommage que je n'aie pas aussi le temps de tenir un journal", mais on ne laisse jamais suffisament de trace, on ne capture jamais assez de souvenirs, et je sais que bien vite, trop vite, j'oublierai des choses précieuses, à commencer par mon khmer si "pirou", si "fluent"...
peut être que personne ne lira ce post, puisque je suis revenue.
Mais pour les quelques irréductibles qui se seront acharnés à me lire jusqu'ici, pour les quelques badauds du web qui ont pu suivre ce parcours initiatique d'une parfaite inconnue, le moment est peut être bienvenu pour vous dire que c'était extraordinaire de partir, extraordinaire de vivre ce Cambodge là, mais aussi extraordinaire de vous le faire partager.



